Suspense et frissons !
les premières pages de "Vous Nous Enterrerez Tous"
"Le tiroir de la cuisine. Celui des couteaux. Sans bruit. Difficile quand on entend si mal, de savoir si on fait du bruit ou non. Lentement. Très lentement. Le couteau qui sert pour le jambon. Avec un torchon autour du manche…
LA MERE
Il y a tellement de choses à surveiller, dans une maison! Elle en oubliait des détails, dans le nombre. Alors il fallait essayer de se souvenir de tout, reprendre le compte des choses encore à faire. Et des choses à refaire. Quelque chose lui échappait, elle le savait. Sans savoir ce que c’était. Les rideaux, qui se ternissent. Les poignées de portes, sales à force de gens qui ne se lavent jamais les mains. Ca, c’était vu. Elle avait donné des ordres. A ses filles. Aux femmes de ménage. Et la poussière! Qui se dépose partout, en silence. Sans qu’on la voie faire. Sans qu’on l’entende. Mais elle est là, bien là. Cet ennemi silencieux, invisible. Mais toujours là, toujours actif. C’est une lutte sans merci. Qu’est-ce qui manquait? Elle avait peur de devoir tout quitter sans jamais savoir.
Elle avait atteint un âge si avancé que si elle laissait les choses se faire, elle n’en aurait plus pour longtemps. Malgré sa famille qui prenait un air joyeux chaque fois qu’ils la voyaient, tous, comme de la joie de constater que leur ancêtre au moins était solide, qu’on pouvait compter sur elle à chaque arrivée en vacances, fidèle au poste, comme le marronnier de la cour. Ils se foutaient de qui?
Geneviève Dechartre n’était pas sortie de sa maison depuis des années. Elle n’avait plus rien à faire dehors, et de toute façon, elle n’avait jamais rendu visite à personne. Alors pourquoi se serait-elle mise à sortir, à quatre-vingt-douze ans?
C’était mourir qui lui faisait peur.
S’éteindre comme ça, un jour d’été où tout le monde prendrait du bon temps et la laisserait là, toute seule à quitter l’existence, ça la révoltait. Elle ne s’était pas beaucoup amusée durant sa vie. Pas qu’elle se souvienne, en tout cas… Si en plus ça devait se terminer aussi mal, et aussi vite. C’était comme une indigestion sans avoir rien mangé! Elle avait eu beau prier qu’Il lui donne le courage, elle avait eu beau tenter de se résigner, de se persuader que tous y passeraient à leur tour, que ce n’était qu’une question de jours finalement, et de pas beaucoup, rien n’y faisait. De savoir que les autres resteraient là après qu’elle aurait rejoint le néant, elle ne pouvait pas le supporter. Les prières, le secours de la religion, les promesses de vie éternelle, la Résurrection, le chœur des anges, la belle harmonie quand on se retrouverait tous ensemble après la mort, le Paradis même, rien n’arrivait à la calmer. Pas moyen d’y croire… Elle haïssait la mort. Et la Mort, plus elle se sentait indésirable, plus elle lui tournait autour, se rapprochait, se faisait tendre, caressante.
Le dimanche, on regardait la messe à la télévision dans la salle à manger. La messe, tout le monde s’y collait. Pendant les vacances, quand toute la famille était réunie, on avait du mal à se trouver une place. Pas elle, elle avait son fauteuil réservé, avec ses oreillers pour lui caler le dos, mais les autres. A qui, pour les moins bien lotis, sur les chaises au dossier droit terminé par deux boules de bois qui leur rentraient dans le dos. Les mieux placés avaient droit à des fauteuils aux coussins qui glissaient lentement, et qu’ils devaient sans arrêt remonter sous peine de se retrouver assis par terre.
C’était quelque chose de les voir s’ennuyer comme ça, à écouter le sermon, juste pour lui faire plaisir, puis les chants, et encore de nouvelles paroles sur la grandeur de Notre Seigneur, Son infinie bonté, et ce que Son Fils a souffert pour nous. Elle savait qu’ils ne croyaient pas en Dieu. Elle ne savait pas très bien finalement si elle y croyait elle-même. Parce que tout de même, ce n’est pas permis de faire des choses pareilles aux gens!
Et là, tous ces dimanches, avec le temps, l’âge et l’urgence d’y réfléchir, l’idée lui était venue. Au début, juste une sensation, une intuition, comme ça, en regardant sa famille. Et puis ça s’était précisé. L’idée s’était faite de plus en plus insistante. Elle avait commencé à se dire… Que si d’autres mouraient avant elle… Eh bien… Peut-être, ça retarderait d’autant son départ…
Ce genre de chose, au début on n’ose pas y penser. Mais on s’habitue vite. D’une supposition, c’était rapidement devenu une certitude. On n’a jamais vu des familles où les gens meurent à deux jours d’intervalle. Jamais! Ou très, très rarement. Tout le monde sait que ça prend plus de temps. Les gens ne meurent pas à la queue-leu-leu, comme des moutons affolés se jettent dans un ravin!
Donc, le décès d’un autre représentait un répit, un délai gagné sur la mort. Ca lui semblait de plus en plus évident, à force. On aurait dû y penser avant!
Au début, elle avait attendu bien sûr, l’infarctus salvateur, la crise cardiaque libératrice. Tu peux toujours espérer! Des costauds, cette famille. Et soucieux de leur petite santé. Un accident de voiture? Trop prudents! Les mois passaient, toujours rien, et elle sentait qu’elle faiblissait. Elle, la plus vieille de la famille. Tout le monde attendait. Si elle ne trouvait pas vite une solution, elle allait se faire emporter, comme ça, d’un coup. Dans son sommeil peut-être. Elle en sautait hors de son lit en pleine nuit, rien que de la pensée. Elle ne savait plus où elle était, dans ces ténèbres. Après, elle dormait avec une lampe allumée, pour se retrouver, au cas où.
LA FILLE
Cette famille d’égoïstes! C’est moi qui fais tout, ici! La femme de ménage, au lieu d’aider, me crée des problèmes supplémentaires. Encore une fois elle est malade, et elle n’a pas prévenu qu’elle ne viendrait pas. Ca chamboule tout. Pas moyen de prévoir sa journée. Et ce chat! Toujours patraque, lui aussi! Il vomit tout ce qu’il mange. Mais personne pour s’en occuper!
Alors qu’elle a du travail par-dessus la tête!
LA MERE
La seule solution… Elle s’imposait maintenant, autoritaire, obsédante. C’était affreux à imaginer, peut-être, mais il allait falloir presser le mouvement des choses. Livrer quelqu’un à la Mort. C’était le seul moyen de gagner du temps avant qu’il ne soit trop tard. Il fallait mettre à profit les forces qui lui restaient, sinon elle allait se retrouver un beau matin avec l’Autre en face d’elle, qui lui tendrait la main, prête pour le Voyage. Et plus de ressources pour demander un délai, un sursis. Tellement faible, tellement vieille, ce serait normal. Personne ne pourrait trouver à y redire, pas même elle.
Et même…? Qui sait? En donnant à la mort un tribut régulier, en lui offrant quelqu’un à chaque fois qu’elle viendrait rôder dans le secteur, peut-être, au milieu de cette comptabilité compliquée, la mort l’oublierait-elle? Et quand elle se souviendrait enfin, alors par lassitude d’avoir à s’occuper si souvent de la même famille, elle renoncerait à traiter son cas et la laisserait tranquille. Elle vivrait, pour toujours.
Mais il ne faudrait pas s’endormir. Toujours rester aux aguets. Au moindre signe de faiblesse qu’elle éprouverait, organiser une diversion. Offrir à la mort une victime. Se faire oublier. Dans l’ombre, toujours. Discrète! Heureusement, elle avait une famille nombreuse. Entre ses enfants, ses beaux-fils et filles, et ses petits-enfants (il y avait même des arrières petits-enfants, mais elle en avait perdu le nombre et les noms), il y avait de quoi faire. De la réserve.
LA BELLE-FILLE
La pauvre, elle est tellement attendrissante! Et puis, c’est rassurant d’avoir quelqu’un de la génération supérieure, une mémoire qui veille sur la famille… Elle est si menue, si fragile. Mais on s’occupe bien d’elle. Ce serait un tel choc pour son fils de la perdre. Il y a quelque chose de si fort entre eux. Lui, toujours inquiet de savoir si elle va bien, si quelqu’un est allé la voir, lui qui lui porte les premiers fruits du jardin. Elle adore le raisin, mais fait semblant de ne pas trop l’aimer, pour ne pas avoir l’air de céder au péché de gourmandise. Mais ses yeux brillent, on sent le plaisir, ce qui fait rire son fils, attendri et heureux d’être le préféré.
LA MERE
La vie qu’elle mène n’est pas très amusante, bien sûr. A son âge, on ne fait plus rien. On attend toute la journée l’heure du repas, quand on arrive à se souvenir qu’il y a une heure du repas. Le reste du temps, on dort, ou on rêvasse, si les douleurs vous en laissent la possibilité. Mais tout valait mieux que mourir. En distrayant l’attention de la mort, elle obtiendrait sans doute l’éternelle vieillesse. De toute façon, sa jeunesse n’avait pas été drôle. Et puis, avec ces médicaments nouveaux qu’on lui donnait, contre la douleur, contre la tension, contre les œdèmes, pour la circulation, et les autres encore, ça allait plutôt bien. Le médecin venait souvent, laissait une nouvelle ordonnance; ses filles lui faisaient prendre tout un tas de pilules, qui faisaient bel effet.
Ils venaient en vacances. Pour se reposer, ils disaient. Eh bien les vacances, il n’y avait pas plus fatigant. Du bruit, des cris. Un vacarme épouvantable, toute la journée. Et le soir encore, jusqu’à pas d’heure. Sous les fenêtres, sans se gêner. Des conversations, des disputes, sur la politique, sur tout. Les plus jeunes qui partaient, qui revenaient, qui repartaient. Qui faisaient claquer les portes. Le diable au corps, ceux-là! Ses filles qui leur criaient de faire moins de bruit. Qu’ils allaient la réveiller. Tu parles! Elle l’était déjà, réveillée. Pas moyen de fermer l’œil.
Et forcément, l’alerte était venue. Un léger malaise. Un étourdissement passager. Mais tout de même, inquiétant. Le docteur était parti en disant à une de ses filles, qui pleurait: « Elle n’a plus vingt ans, vous savez ».
Evidemment. Pas besoin d’être docteur pour le voir. Maintenant, il allait falloir prendre le taureau par les cornes.
A l’heure de la sieste, un des ses gendres s’était endormi au salon, devant la télévision. Personne d’autre dans la maison.
Le tiroir de la cuisine. Celui des couteaux. Sans faire de bruit. Difficile quand on entend si mal, de savoir si on fait du bruit ou non. Lentement. Très lentement. Le couteau qui servait pour le jambon. Avec un torchon autour du manche, comme dans les films à la télévision. Retour dans le salon. Tout va bien. Il dort toujours. Lever le couteau, très haut. Encore plus haut. Viser la poche de la chemise. A gauche. Non, à droite. Enfin, à sa gauche à lui, quoi. Abaisser le couteau très vite, très fort. D’un coup. Et ça marche! Le couteau entre dans la poitrine, très profond. L’autre ouvre les yeux, la regarde effaré.
Quelques secousses, et puis son regard s’immobilise, fixé vers le jardin. Il est mort.
Il faut retourner se coucher, maintenant. Pas traîner, pas se faire voir.
Parce qu’elle savait une chose, c’est que si on l’emmenait loin de chez elle, elle mourrait très vite. "
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